jeudi 22 février 2018

Prologue



Aux anciens de Louvain-la-Neuve, ville dite sans cimetière,
qui y ont insufflé l’esprit et nous ont quittés si tôt.
« Car ceux qui ont bâti ensemble un univers se retrouveront tous ».

PROLOGUE

Louvain-la-Neuve…

Nous sommes Louvain-la-Neuve. Nous sommes la ville. Nous sommes ville. Ce livre n’est pas un ouvrage de plus sur Louvain-la-Neuve mais enfin, après plus de 45 ans, un livre qui exprime la ville habitée, la ville animée, et pas seulement l’histoire vue par des concepteurs et réalisateurs, pas seulement la narration de la construction des voieries et des édifices. Il est complémentaire des précieux textes de première main et d’abord des écrits de Michel Woitrin, administrateur général de l’Université Catholique de Louvain, visionnaire et pragmatique, et de Jean-Marie Lechat, son opérateur principal, chef de patrouille devenu gardien des légendes.
Il veut exprimer un point de vue d’usagers de la ville, de ceux qui y logent, qui y travaillent, qui y étudient, qui y passent. Louvain-la-Neuve répond au projet audacieux de l’UCL, sur des terrains achetés par l’Université, avec le dessein de poursuivre les objectifs d’une grande institution nationale et internationale. Mais une fois le projet d’engendrement mis en œuvre, et comme pour un petit humain voulu et mis en chemin par ses parents, une fois qu’il est né ou se prépare à naitre, dès qu’il émerge, il n’appartiendra plus jamais à ceux qui l’ont conçu. Dès que Michel Woitrin déclare que Louvain-la-Neuve n’est pas un campus mais une ville, il doit reconnaitre l’autonomie de ses habitants, de ses usagers, de ses citoyens, présents et à venir.
La ville habitée nait dès que des dizaines de personnes vivent sur le territoire urbain et même bien avant, dès que des futurs résidents se réunissent à Leuven en l’automne 1971, constituent un petit groupe représentatif de la diversité à venir et décident qu’ils tenteront de parler au nom de la future population de LLN. Ils en font part aux autorités et aux services de l’UCL, et un peu plus tard au pouvoir communal. Ils choisissent de s’appeler Conseil des Résidents. Comme il est difficile de réunir alors un corps électoral crédible avec des personnes sur le terrain, la première rentrée universitaire ne se fera qu’en octobre 1972, ils ne sont pas élus. Pourtant ils sont reconnus sans grand’peine parce que l’Université tout comme la Commune d’Ottignies ont besoin d’un groupe qui canalise l’information, centralise les demandes d’intérêt public des futurs usagers, fasse connaitre largement les projets de l’institution universitaire, recueille des remarques, ose des conseils, organise la concertation, trouve des alliés locaux.
Plus tard le Conseil des Résidents procède à des élections sur base des lieux habités et choisit une présidente, Elisabeth Bonaert, dite Babeth, une étudiante de licence en Sciences, logeant dans une maison communautaire, ancêtre des kots-à-projet. L’activité de ce conseil se poursuivra à partir de 1979 sous le nouveau nom d’Association des Habitants. Quarante-quatre ans de travail, et l’AH réunira début 2015 son Conseil d’Administration pour la 300e fois.
Dans ce livre, on a distingué trois aspects de la ville. Pour chacun d’eux ont été associés des correspondants en latin et en grec. La ville bâtie (urbs, ἄστυ, astu), la ville habitée (civitas, πόλις, polis) et la ville animée, partagée, solidaire (communio, κοινωνία, koinônia). En Afrique du Sud on parlerait d’ubuntu. Les intervenants pour la ville bâtie sont le plus souvent l’UCL, des promoteurs et des propriétaires. Pour la ville citoyenne les pouvoirs publics (Commune d’Ottignies-Louvain-la-Neuve et Région Wallonne) sont la référence. J’attribue au mouvement associatif, et significativement à l’Association des Habitants, des responsabilités vitales pour le 3e aspect. Mais c’est aussi la tâche des religions et autres convictions, du non marchand autour de la famille, de l’intergénérationnel, du sport, de la culture, et d’autres entreprises utiles pour la vie en société.
Quand on parlera d’habiter et d’habitants, il ne sera pas question seulement des résidents permanents voire domiciliés. Ces termes doivent être pris dans leur extension la plus large. Leur origine latine, habitare, est un fréquentatif de habere (avoir, posséder). Habiter c’est marquer la possession, l’appartenance, le lien local dans la durée. Habiter en logeant, en travaillant, en étudiant.

…au temps…
À chacun son temps. Un ancien doyen de la Faculté des Sciences me disait : « pourquoi vous préoccuper des étudiants ? Nous devons être comme un pont sur la rivière, la rivière coule, le pont demeure ».
Bien sûr les enseignants, à quelque niveau qu’ils travaillent, restent à Louvain-la-Neuve plus d’années que leurs étudiants. Mais un étudiant fait un parcours complet souvent en 5 ans, une bonne tranche de vie humaine. Dès le début de notre ville nous avons voulu considérer avec intérêt, l’usage de l’étudiant, du chercheur comme de l’enseignant, du locataire comme du propriétaire, … et aussi celui du visiteur, du client, de l’auditeur de conférence, du passant. L’investissement personnel est différent mais enrichit la ville entière.
Pour chacun le temps est bien court. Des humains arrivent et s’en vont brusquement. Quelque chose demeure : le « milieu de vie » qui sans cesse évolue. Ce livre s’attache particulièrement à une décennie de ce bouillon de culture, de cette soupe originelle, du milieu de vie « universitaire ».
Il fait partie de l’environnement créé par l’UCL. Si l’UCL s’assigne deux missions essentielles, l’enseignement et la recherche, si plus récemment elle est davantage attentive à une troisième mission de services dans la société, elle se trouve aussi devant une quatrième mission : celle de favoriser un milieu de vie pour ses suppôts, étudiants et membres du personnel, et plus largement pour ses voisins et participants occasionnels à des activités. Dans les années 60 et un peu auparavant elle a répondu de mieux en mieux aux besoins culturels et sociaux croissants, dans la ville de Louvain-Leuven qui se fermait graduellement aux francophones. À Leuven, sous l’impulsion de Jean-Louis Luxen et de plusieurs membres de son entourage l’administration du secteur socio-culturel a été un opérateur efficace dans un milieu de vie que l’on espérait à la fois autonome et budgétairement équilibré. Ce travail a favorisé le développement des maisons communautaires, ancêtres inventives des kots-à-projet. À Louvain-la-Neuve le milieu de vie se trouve immergé dans un environnement francophone.
Si l’on veut faire l’histoire de cette cohabitation avec des projets communs, il faut la raconter sur plusieurs décennies. Ce livre couvre le milieu de vie UCL durant les 60 dernières années. Il décrit de façon plus précise la période 70-75 (en usant du présent historique). Pour quelques thèmes, comme les maisons communautaires et les kots-à-projet (KAPs) il remonte au milieu des années 50 (à l’imparfait, au passé simple ou composé). Il évoque aussi brièvement la situation présente (au futur antérieur par rapport au début de LLN).
Quelle est ma relation au temps ? Pas celle de l’historien professionnel. Même si j’offre à la discipline historique des rapports de faits, des documents datés, des témoignages vérifiés. Pas celle du chroniqueur de la vie quotidienne. Ma peau est celle du mémorialiste. Ramassant les rapports de réunions, rappelant les usages, rassemblant souvenirs, témoignages et documents. En confrontant au fur et à mesure de l’écriture le mémoire à la mémoire. En terminant ce livre je suis devenu inquiet, vérifiant plusieurs fois une date, l’orthographe d’un nom, cherchant à confronter mes souvenirs aux narrations d’autres témoins. Et pour des faits dont je suis devenu le dernier témoin oculaire et auriculaire, je scrute mon honnêteté et je ne rédige qu’après tenté de me prouver que je ne me trompais pas. Oui, le Conseil des Résidents a bien été initié par Manu Lousberg et moi-même à l’automne 1971 et s’est manifesté clairement le 21 novembre 1971 dans une rencontre avec l’UCL.
Par contre j’ai raconté pendant des années, en toute bonne foi, que dans les premiers temps une bande de petits gosses était entrée dans mon studio en demandant « Un docteur, vite un docteur ! ». Un autre est arrivé et a dit « On n’a plus besoin d’un docteur, on a trouvé ce quele questionnaire demandait : c’est le pouce, l’index, le majeur, l’annulaire et l’auriculaire ». En relisant mes archives j’ai constaté que les faits s’étaient passés sur la Place Galilée et qu’au cours du temps ils avaient grimpé deux étages.
Ce livre n’est pas une autobiographie même si je reconnais que c’est un regard singulier qui n’est pas commun à tous les résidents de ces années-là. En regroupant mes récits dans quelques grandes utopies j’exprime surtout le sentiment de ceux qui sont arrivés à Louvain-la-Neuve avec de grands rêves. Le mémorialiste dit une vérité sur une époque qu’il a personnellement traversée.

…des Pionniers.
Le nom de pionniers nous allait comme un gant, ou comme une botte. Les livres écrits précédemment parlent peu de la vie quotidienne des débuts sinon pour rappeler qu’il y avait au milieu des travaux d’étranges humanoïdes se déplaçant gainés de bottes dans la gadoue. Peut-être insistait-on sur le mot pionniers pour annoncer qu’après eux il y aurait les colons.
Pionniers pourquoi pas ? Les pionniers : des fantassins, des piétons, des terrassiers, des défricheurs, … des scouts, des membres de jeunesses communistes… et aussi des explorateurs de nouveaux modes de vie. Mais le pionnier est aussi le peon, exploité de l’Amérique latine, le pion qu’on manipule par un jeu de ficelles, le jeune surveillant de cour de récréation.
Tel le pion du jeu d’échec il engage l’ouverture, occupe le champ, sait se sacrifier, et en fin de partie il emporte parfois le jeu. Il va « à dame » à moins qu’il ne préfère devenir fou, tour ou cavalier. Les pions font-ils le jeu ou sont-ils manipulés entre pouce et index ?
Avant les pionniers, il y eut des éclaireurs dans l’actuel Parc de la Source : la famille Jongen. Yves était une cheville ouvrière de la construction du cyclotron. Thérèse, mère de famille, allait s’impliquer dans la politique communale. Au même moment Emmanuel Lousberg, professeur de Génie Civil testait les matériaux de la ville dans un petit bâtiment cubique au nord du chantier. L’esprit pionnier s’est développé dès que quelques dizaines de personnes ont commencé à s’établir définitivement sur le site, à partir du mois d’août 1972.

Nos…
Ce texte est souvent écrit à la 3e personne, à la place d’un tiers avec des il, des ils, des on. Sur base de documents écrits et de témoignages recoupés il recherche l’objectivité et veut être une référence pour l’histoire. Mais c’est aussi un récit vécu, avec des je et des nous. Peut-être même des tu. C’est un point de vue d’habitants, d’usagers qui ont ressenti la ville naissante de l’intérieur.
[je vais peut-être développer un peu quand le livre sera presque terminé]

…Utopies réalisables…
fait écho au livre de Yona Friedman, (UGE, Paris, 1975) une des Bibles des pionniers. Ce thème de l’Utopie a été réveillé par la KU Leuven (Katholieke Universiteit Leuven) et l’UCL qui se sont souvenues de la publication en 1516, il y aura bientôt 500 ans, de l’Utopia de Thomas More, soutenu par Érasme. Le livre fut édité à Leuven-Louvain par Dirk Martens (Thierry Martens). Il devait servir de cadeau d’étrennes pour la Nouvel-An 1517. Une grande vague de projets académiques inondera les deux universités sœurs. Même s’il est produit clairement en dehors du monde académique, ce livre-ci représente un apport de la ville habitée et animée qui se reconnait ville universitaire. Le plan initial était plus chronologique. Il a été profondément remanié pour entrer en résonance avec le travail académique. Aux « utopies pour le temps présent » animées par l’UCL, et particulièrement Philippe Van Parijs et Charles-Henri Nyns, répond ce texte sur les utopies fondatrices de la ville dans les années 70.

…des années 70. 
Pour les gens de ma génération, cette décennie est la fin d’une époque. Avec la crise pétrolière de 1973 s’annonce la fin des « Trente Glorieuses ». Une période de croissance économique mais sans doute aussi d’aveuglement collectif.
Beaucoup d’universitaires de ce temps avaient vécu la guerre 1940-1945 et l’immédiate après-guerre. Après le fol accueil de la Libération par les Alliés, les craintes de l’offensive des Ardennes (« ils reviennent ») la Belgique s’est lancée dans la reconstruction. Parfois seulement de grosses réparations car l’appareil de production n’avait pas été totalement détruit. L’industrie redémarrera assez vite mais avec du vieux matériel. Il y avait surtout la volonté de se réconcilier sans tarder avec les ennemis d’hier pour ne pas refaire comme après 1914-1918 et son slogan suicidaire « L’Allemagne paiera ».
Il y avait tout de même une volonté, déjà utopique, de renouveler les relations sociales. Il y eut le développement de la sécurité sociale. L’après-guerre a été marquée par une relative démocratisation des études. Dans mon école paroissiale, dans les années 40, beaucoup d’élèves n’arrivaient pas au bout de l’école primaire, l’école se terminait parfois par un 4e degré, voie sans issue. Certains se risquaient dans 3 ans de « moyennes » et pour quelques-uns qui pouvaient disposer de bourses d’études, la méritocratie ouvrait la voie des « humanités ». Dans mon école paroissiale on faisait des « primaires », au Collège Saint-Michel on faisait des « préparatoires » avec un parcours numéroté de 12 à 1, en sautant parfois une classe. Au fur et à mesure des années 50, grâce à des lois scolaires, le chemin vers l’Université s’était entrouvert.
Sans doute l’Exposition Universelle de Bruxelles en 1958 marqua davantage le temps de l’après-guerre, au cœur des Trente Glorieuses. Je ne suis pas un soixante-huitard je suis un « cinquante-huitard ». À l’Expo de Bruxelles sur le plateau du Heysel, du 17 avril au 19 octobre, ce fut la découverte des pays du monde, la Laterna Magika des artistes pragois, le point sur la Science à travers le Palais 5 (Paul Danblon, vous partagez mon sentiment sur ce pavillon que tu aurais voulu conserver), le soupçon que tous les bâtiments consacrés au Congo et au Ruanda-Urundi annonçaient la décolonisation. Ceux qui ont visité longuement l’expo 58 ont entrevu le monde dans lequel ils allaient vivre. Des taquins verront dans Louvain-la-Neuve naissante une version permanente de l’éphémère « Belgique Joyeuse », quartier de carton-pâte et de guindaille de l’Expo 58.
Dans l’Église catholique, l’avènement de Jean XXIII (Angelo Roncalli) comme pape et l’annonce du Concile Vatican II ouvrirent un grand espoir. Trop vite refermé.
Les années 60, années de la consommation ? Quand on n’a rien d’autre à en dire on le résume ainsi. Consommation ? Oui bien sûr mais surtout création. Il est difficile de refermer les fenêtres après avoir respiré un vent de liberté.
Et 1968 ? Non. Il ne s’est rien passé à l’UCL francophone en mai 1968. On y a vécu de près les évènements de la KUL, les cris de « Walen buiten » mêlés au « Bourgeois buiten » Une révolution confuse, illisible. Paul Goossens, un des grands leaders flamands, me disait en mai 2012 qu’en virant les francophones ils avaient mis au pouvoir la bourgeoise flamande (et bilingue). Des amis sont allés voir ce qui se passait à Paris et à l’Université Libre de Bruxelles. Mais l’UCL opta pour la « participation ». Pour moi l’évènement de l’année ce fut l’encyclique Humanae Vitae le 25 juillet 1968. L’Église catholique avait raté son nouveau rendez-vous avec la biologie, et les sciences.

Louvances
Dans mon projet personnel, ce livre est une partie d’un projet plus large sur l’histoire du milieu de vie louvaniste. Pendant des années j’ai utilisé en priorité la communication informatique pour parler de Leuven et Louvain-la-Neuve ou les illustrer. Tout de même à la demande de responsables de médias, La Revue Nouvelle, les Informations de l’Association des Habitants, AMA, … j’avais rédigé des articles sur des sujets précis : le 40e anniversaire, la naissance du Conseil des Résidents, l’action de décembre 1970 pour l’accueil des étudiants étrangers, … J’avais aussi répondu à diverses interviews. Des amis et des éditeurs m’ont convaincu de réaliser un livre personnel, document papier, qui pourrait introduire à la mise en ligne de documents sur le milieu de vie UCL, de 1955 à nos jours.
Ce livre sur papier, volontairement court, pour être vendu à un prix très modique et être lu en une soirée, n’est que la face immergée d’une communication de centaines de pages et d’écrans de documents sur Internet. J’ai créé le mot « Louvances » comme mot-clé de cette communication sur Leuven et LLN. « Louv- » pour évoquer en quelques lettres les deux villes, « -ances » pour rimer avec le périodique culturel « Brabances wallonnes » édité dès 1990 par le CCBW et en ce temps-là Jacques Benthuys, Marie-Françoise Salmon, Jacqueline Lembourg. Un mot-clé sur le web a plus de chance de se perpétuer qu’une adresse URL.
Ce sera un peu comme si je publiais à la fois sur papier et sur internet. L’édition papier aura aussi son correspondant électronique payant. Pour le canal web, et sous ma responsabilité personnelle, j’ai déjà commencé à publier de longs documents. Les premiers journaux de LLN seront scannés, ainsi que des tracts, des affiches et d’autres souvenirs, provenant de mes archives personnelles ou qui me seront proposés. Le « rapport confidentiel » aux évêques, de la Pentecôte 1971, est déjà en ligne. Un grand nombre d’outils du web sera mis en œuvre : blogs, réseaux sociaux, albums d’images, diapositives, …

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Cet article fait partie du projet de "constellation" "Louvances" autour de Leuven et LLN.
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