Au début des années 70, lorsqu’on intervenait dans un débat,
l’interpellation venant bien vite « D’où parles-tu ? » Je me
plie donc à cette coutume.
Chacun vient à LLN avec ses rêves, ses projets. C’est
lorsqu’ils sont fragiles et partagés qu’ils deviennent utopies collectives.
Quels sont les rêves de ceux viennent s’établir à Louvain-la-Neuve en cette
année 2015 ? On ne vient plus changer le monde, seulement le rendre un peu
plus solidaire, ou simplement vivable. Certains arrivent ici à 75 ans pour
« vivre et mourir ».
Fin 1969 j’avais 30 ans. L’âge des choix. Je terminais un
doctorat en biologie et j’avais choisi le destin de la Faculté des Sciences de
l’UCL et donc du déménagement à Louvain-la-Neuve. L’UCL-KUL je l’avais connue
le 15 novembre 1955, il y a 60 ans en cette année 2015, lors de la visite de la
rhéto de Saint-Boniface Ixelles dans la vieille ville. Logement au Mont-César
(qui se souvient de ce monastère bénédictin à la sortie de Leuven direction
Malines-Mechelen, près des brasseries Stella Artois ?) Réveil par des coups
frappés sur la porte de la cellule auxquels il fallait répondre par « Deo
Gratias ». Et c’était une journée de découverte de l’Université. Au
paradis de Georges Lemaitre, maitre du Big bang, la cosmologie était présentée,
l’informatique, celle des « calculateurs », était annoncée avec
prudence.
Mais comme pour plusieurs de mes condisciples, voulant agir
pour « le bien commun de l’humanité », mon choix de fin de rhéto
passait par une carrière au service de l’Église catholique. Je me suis retrouvé
au Séminaire Saint-Joseph, dans une longue file d’une centaine de candidats (le
bâtiment avait été prévu dans les années 30 pour abriter jusqu’à 400
séminaristes !). Résultats d’examens de rhéto à la main. La décision fut rapide
« Vous ne pouvez pas rester ici vous devez vous présenter au Séminaire
Léon XIII » à Louvain. Quelques jours plus tard je rencontrais le Chanoine
Gérard Verbeke, président du Séminaire universitaire. Et une semaine avant la
rentrée académique je me retrouvais à la Tiensestraat 112 pour une retraite de
6 jours en silence. Le dimanche 30 septembre 1956, je ne savais pas encore
quelles études je devrais suivre le lendemain. Si j’avais été libre de mon choix, j’aurais
choisi l’histoire. Tout le séminaire se retrouva pour un repas champêtre dans
la maison de campagne dans les prairies de l’abbaye de Parc. Le Chanoine
Verbeke : « Paul faisons quelques pas ensemble ». Il m’annonça
« Ton évêque le Cardinal Van Roey, voudrait avoir des prêtres
scientifiques, tu devrais étudier soit les mathématiques soit la biologie, mais
il y a déjà quelqu’un de ton collège en mathématiques, tu feras donc la
biologie, le premier cours est demain matin à l’Institut Carnoy, rue du
Manège ». Sainte Obéissance ! Cela a fini par une thèse de doctorat.
Des amis d’aujourd’hui ne croient pas que j’ai obéi un jour. Mais si !
Le séminaire Léon XIII était un lieu passionnant.
Cosmopolite, multiculturel, totalement bilingue pour la vie quotidienne. Chaque
matin nous partions dans la ville vers les auditoires de diverses facultés. Les
scientifiques avaient de nombreux labos l’après-midi. Il fallait choisir entre
les cours en français ou en flamand, certains professeurs donnaient cours dans
les deux langues. J’ai aimé cette culture bilingue, avec parfois quelques
phrases en espagnol ou en allemand. Candidatures en biologie. Baccalauréat en
philosophie. Ensuite quatre années de théologie à Malines avec quelques maitres
éminents et d’esprit libre comme Robert Blomme et Adolphe Gesché. Retour à
Louvain. Licence puis doctorat en Sciences zoologiques. Abonné aux grandes
distinctions, le « magna cum laude » en théologie.
En 1964, j’avais dû choisir un labo de recherches pour mon
mémoire de licence. J’imaginais qu’en biologie après l’ère de la génétique il y
aurait dès 1970 celle de la neurophysiologie. C’était une branche peu pratiquée
dans les années 60. Je fus chargé de lancer une équipe de recherche sur le
contrôle nerveux de la sexualité mâle (le Cardinal Suenens avait suggéré à mon
patron Jean Colle de lancer ce thème !). Ce sera le sujet de ma thèse de doctorat
réalisée sur le Lapin. Thèse de doctorat annexe sur les rythmes biologiques
avec les outils informatiques de l’époque : centre de calcul, cartes
perforées, Fortran… Merci à Paul Berthet. Avec un premier contact avec les
calculateurs mobiles en 1965, j’étais persuadé du rôle important que
l’informatique jouerait à partir des années 70.
Le souvenir de 1958 et l’explosion de liberté de 1968 me
donnaient le sentiment que notre génération allait changer le monde. Le souci
d’une carrière me demandait un post-doctorat à l’étranger. Mais avant même que
je ne présente ma thèse, j’ai reçu deux propositions. L’une de créer avec
Fernand Baguet, rétribué comme moi par le FNRS, le nouveau cours de Physiologie
animale (comportant aussi la Neurophysiologie) à la Faculté des Sciences de
l’UCL. Jusqu’en 1970 ces cours étaient donnés par des professeurs de la Faculté
de Médecine, Joseph Bouckaert et Jean Colle, dans les deux langues et les deux
Facultés. Les dernières années le cours de Neurophysiologie et Organe des Sens
avait été repris par Michel Meulders. L’autre proposition, complémentaire,
était de rallier à mi-temps l’équipe pastorale de la Paroisse Universitaire de
Louvain, une équipe animée par Mgr Pierre Goossens, primus inter pares. C’était
un beau défi de confronter engagement scientifique et engagement chrétien, dans
une paroisse qui voulait faire avancer l’Église entière.
Fernand Baguet et moi-même avons présenté et fait accepter un
schéma de cours devant les instances de Zoologie de l’UCL. Nous nous sommes
partagés les responsabilités. J’ai reçu la Neurophysiologie et Organes des
Sens, la Reproduction, la Croissance et la Sénescence plus un cours à option
sur la Physiologie du Comportement et des travaux pratiques en licence biologie
et candi vétérinaires. Comme après quelques semaines je m’étonnais de ne pas
recevoir de rémunération pour les cours et les TP que je donnais, l’abbé Demal,
président du groupe de Zoologie et plus tard vice-recteur me déclara que comme
célibataire j’avais bien assez avec le paiement d’un mi-temps. Après quelques
mois, suite à des remarques de collègues, on finit par me payer pour la
biologie, et peu de temps après on me coupa les vivres pour le travail socioculturel
à la Paroisse ! Mes relations avec l’abbé Demal ont été vraiment très
difficiles. Nous n’avions vraiment pas la même vision des relations entre science et foi,
particulièrement dans les sujets éthiques.
A la paroisse je travaillais particulièrement sur le monde de
la recherche et avec les jeunes. J’avais quitté la Maison des Sciences, maison
communautaire facultaire, pour le CRU, le Centre Religieux Universitaire, maison
communautaire internationale et intergénérationnelle, Place Hoover
(Hooverplein).
Lourde année. Préparer un cours me prit 8 heures de
préparation par heure donnée aux étudiants. S’insérer dans une équipe pastorale
que certains qualifiaient de « dream team ». Être un des membres
d’une communauté étudiants et diplômés très active. Avec la perspective d’un
déménagement de tout cela à Louvain-la-Neuve à partir de l’automne 1972.
Je me suis retrouvé un peu par hasard à une réunion de l’UCL
avec les représentants de 5 maisons qui devaient être implantées à LLN dès le
départ. J’ai entendu qu’un emplacement restait disponible à un endroit
stratégique à la limite de l’espace académique et de l’espace d’habitation.
Après contact avec des amis j’ai déposé un projet de maison communautaire
intergénérationnelle autour de la culture scientifique. C’est devenu la Maison
Galilée qui abriterait le groupe né en 1966 dans le cadre de la Maison des
Sciences. Réunions avec l’architecte et l’administration de l’UCL. À part la
largeur d’une seule fenêtre, le bâtiment fut conforme à nos vœux. En 2015 il
hébergera Univers-Santé une association travaillant dans la santé des
étudiants.
Dès le mois d’aout 1972, tout en faisant des navettes, je
m’infiltrais dans la ville boueuse, dormant parfois dans mon futur studio avec
l’inconvénient d’être éveillé à 6 heures du matin par les ouvriers du bâtiment. Philippe Lederer m'avait devancé dans ce bâtiment en construction et on l'avait même mis une porte.
Faute de réussir à changer le monde, j’avais tout de même quatre
projets assez utopiques.
Un. Développer avec Fernand Baguet un cours et des travaux
pratiques prenant en compte les récentes découvertes en physiologie. Je me
préparais à donner le premier cours de neurosciences de Louvain-la-Neuve même
si des amis m’annonçaient que cette mode des sciences du cerveau ne durerait
que quelques années.
Deux. Avec l’équipe formée à Leuven autour des Cahiers Galilée nés
dans la Maison des Sciences nous construisions avec l’UCL la Maison Galilée une
maison intergénérationnelle (étudiants et jeunes diplômés) où l’on se mettrait
au service du « Partage des Savoirs ». Cette association a duré 45
ans, de 1966 à la fin 2009.
Trois. J’allais habiter pendant 2 ans au CRU, Centre Religieux
Universitaire, avec le désir de renouveler l’Église catholique dans l’esprit de
Vatican II. Avec naïveté, je pensais que dès les années 70 on renouvellerait la
structure ecclésiale, que seraient appelés au sacerdoce femmes, hommes mariés,
professionnels de toute discipline… Utopique utopie.
Quatre. Enfin Manu Lousberg, ingénieur, et
moi-même, scientifique, avions initié à l’automne 1971 un « Conseil des
Résidents » pour animer la ville et si j’ai quelque sentiment de réussite
c’est en contemplant dans l' "Association des Habitants de LLN" une très grande fidélité aux objectifs d’origine.
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Cet article fait partie du projet de "constellation" "Louvances" autour de Leuven et LLN.
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