lundi 21 décembre 2015

D'où je parle. Des rêves personnels aux utopies collectives




Au début des années 70, lorsqu’on intervenait dans un débat, l’interpellation venant bien vite « D’où parles-tu ? » Je me plie donc à cette coutume.

Chacun vient à LLN avec ses rêves, ses projets. C’est lorsqu’ils sont fragiles et partagés qu’ils deviennent utopies collectives. Quels sont les rêves de ceux viennent s’établir à Louvain-la-Neuve en cette année 2015 ? On ne vient plus changer le monde, seulement le rendre un peu plus solidaire, ou simplement vivable. Certains arrivent ici à 75 ans pour « vivre et mourir ».

Fin 1969 j’avais 30 ans. L’âge des choix. Je terminais un doctorat en biologie et j’avais choisi le destin de la Faculté des Sciences de l’UCL et donc du déménagement à Louvain-la-Neuve. L’UCL-KUL je l’avais connue le 15 novembre 1955, il y a 60 ans en cette année 2015, lors de la visite de la rhéto de Saint-Boniface Ixelles dans la vieille ville. Logement au Mont-César (qui se souvient de ce monastère bénédictin à la sortie de Leuven direction Malines-Mechelen, près des brasseries Stella Artois ?) Réveil par des coups frappés sur la porte de la cellule auxquels il fallait répondre par « Deo Gratias ». Et c’était une journée de découverte de l’Université. Au paradis de Georges Lemaitre, maitre du Big bang, la cosmologie était présentée, l’informatique, celle des « calculateurs », était annoncée avec prudence.

Mais comme pour plusieurs de mes condisciples, voulant agir pour « le bien commun de l’humanité », mon choix de fin de rhéto passait par une carrière au service de l’Église catholique. Je me suis retrouvé au Séminaire Saint-Joseph, dans une longue file d’une centaine de candidats (le bâtiment avait été prévu dans les années 30 pour abriter jusqu’à 400 séminaristes !). Résultats d’examens de rhéto à la main. La décision fut rapide « Vous ne pouvez pas rester ici vous devez vous présenter au Séminaire Léon XIII » à Louvain. Quelques jours plus tard je rencontrais le Chanoine Gérard Verbeke, président du Séminaire universitaire. Et une semaine avant la rentrée académique je me retrouvais à la Tiensestraat 112 pour une retraite de 6 jours en silence. Le dimanche 30 septembre 1956, je ne savais pas encore quelles études je devrais suivre le lendemain. Si j’avais été libre de mon choix, j’aurais choisi l’histoire. Tout le séminaire se retrouva pour un repas champêtre dans la maison de campagne dans les prairies de l’abbaye de Parc. Le Chanoine Verbeke : « Paul faisons quelques pas ensemble ». Il m’annonça « Ton évêque le Cardinal Van Roey, voudrait avoir des prêtres scientifiques, tu devrais étudier soit les mathématiques soit la biologie, mais il y a déjà quelqu’un de ton collège en mathématiques, tu feras donc la biologie, le premier cours est demain matin à l’Institut Carnoy, rue du Manège ». Sainte Obéissance ! Cela a fini par une thèse de doctorat. Des amis d’aujourd’hui ne croient pas que j’ai obéi un jour. Mais si !

Le séminaire Léon XIII était un lieu passionnant. Cosmopolite, multiculturel, totalement bilingue pour la vie quotidienne. Chaque matin nous partions dans la ville vers les auditoires de diverses facultés. Les scientifiques avaient de nombreux labos l’après-midi. Il fallait choisir entre les cours en français ou en flamand, certains professeurs donnaient cours dans les deux langues. J’ai aimé cette culture bilingue, avec parfois quelques phrases en espagnol ou en allemand. Candidatures en biologie. Baccalauréat en philosophie. Ensuite quatre années de théologie à Malines avec quelques maitres éminents et d’esprit libre comme Robert Blomme et Adolphe Gesché. Retour à Louvain. Licence puis doctorat en Sciences zoologiques. Abonné aux grandes distinctions, le « magna cum laude » en théologie.

En 1964, j’avais dû choisir un labo de recherches pour mon mémoire de licence. J’imaginais qu’en biologie après l’ère de la génétique il y aurait dès 1970 celle de la neurophysiologie. C’était une branche peu pratiquée dans les années 60. Je fus chargé de lancer une équipe de recherche sur le contrôle nerveux de la sexualité mâle (le Cardinal Suenens avait suggéré à mon patron Jean Colle de lancer ce thème !). Ce sera le sujet de ma thèse de doctorat réalisée sur le Lapin. Thèse de doctorat annexe sur les rythmes biologiques avec les outils informatiques de l’époque : centre de calcul, cartes perforées, Fortran… Merci à Paul Berthet. Avec un premier contact avec les calculateurs mobiles en 1965, j’étais persuadé du rôle important que l’informatique jouerait à partir des années 70.

Le souvenir de 1958 et l’explosion de liberté de 1968 me donnaient le sentiment que notre génération allait changer le monde. Le souci d’une carrière me demandait un post-doctorat à l’étranger. Mais avant même que je ne présente ma thèse, j’ai reçu deux propositions. L’une de créer avec Fernand Baguet, rétribué comme moi par le FNRS, le nouveau cours de Physiologie animale (comportant aussi la Neurophysiologie) à la Faculté des Sciences de l’UCL. Jusqu’en 1970 ces cours étaient donnés par des professeurs de la Faculté de Médecine, Joseph Bouckaert et Jean Colle, dans les deux langues et les deux Facultés. Les dernières années le cours de Neurophysiologie et Organe des Sens avait été repris par Michel Meulders. L’autre proposition, complémentaire, était de rallier à mi-temps l’équipe pastorale de la Paroisse Universitaire de Louvain, une équipe animée par Mgr Pierre Goossens, primus inter pares. C’était un beau défi de confronter engagement scientifique et engagement chrétien, dans une paroisse qui voulait faire avancer l’Église entière.

Fernand Baguet et moi-même avons présenté et fait accepter un schéma de cours devant les instances de Zoologie de l’UCL. Nous nous sommes partagés les responsabilités. J’ai reçu la Neurophysiologie et Organes des Sens, la Reproduction, la Croissance et la Sénescence plus un cours à option sur la Physiologie du Comportement et des travaux pratiques en licence biologie et candi vétérinaires. Comme après quelques semaines je m’étonnais de ne pas recevoir de rémunération pour les cours et les TP que je donnais, l’abbé Demal, président du groupe de Zoologie et plus tard vice-recteur me déclara que comme célibataire j’avais bien assez avec le paiement d’un mi-temps. Après quelques mois, suite à des remarques de collègues, on finit par me payer pour la biologie, et peu de temps après on me coupa les vivres pour le travail socioculturel à la Paroisse ! Mes relations avec l’abbé Demal ont été vraiment très difficiles. Nous n’avions vraiment pas la même vision des relations entre science et foi, particulièrement dans les sujets éthiques.

A la paroisse je travaillais particulièrement sur le monde de la recherche et avec les jeunes. J’avais quitté la Maison des Sciences, maison communautaire facultaire, pour le CRU, le Centre Religieux Universitaire, maison communautaire internationale et intergénérationnelle, Place Hoover (Hooverplein).

Lourde année. Préparer un cours me prit 8 heures de préparation par heure donnée aux étudiants. S’insérer dans une équipe pastorale que certains qualifiaient de « dream team ». Être un des membres d’une communauté étudiants et diplômés très active. Avec la perspective d’un déménagement de tout cela à Louvain-la-Neuve à partir de l’automne 1972.

Je me suis retrouvé un peu par hasard à une réunion de l’UCL avec les représentants de 5 maisons qui devaient être implantées à LLN dès le départ. J’ai entendu qu’un emplacement restait disponible à un endroit stratégique à la limite de l’espace académique et de l’espace d’habitation. Après contact avec des amis j’ai déposé un projet de maison communautaire intergénérationnelle autour de la culture scientifique. C’est devenu la Maison Galilée qui abriterait le groupe né en 1966 dans le cadre de la Maison des Sciences. Réunions avec l’architecte et l’administration de l’UCL. À part la largeur d’une seule fenêtre, le bâtiment fut conforme à nos vœux. En 2015 il hébergera Univers-Santé une association travaillant dans la santé des étudiants.

Dès le mois d’aout 1972, tout en faisant des navettes, je m’infiltrais dans la ville boueuse, dormant parfois dans mon futur studio avec l’inconvénient d’être éveillé à 6 heures du matin par les ouvriers du bâtiment. Philippe Lederer m'avait devancé dans ce bâtiment en construction et on l'avait même mis une porte.

Faute de réussir à changer le monde, j’avais tout de même quatre projets assez utopiques.

Un. Développer avec Fernand Baguet un cours et des travaux pratiques prenant en compte les récentes découvertes en physiologie. Je me préparais à donner le premier cours de neurosciences de Louvain-la-Neuve même si des amis m’annonçaient que cette mode des sciences du cerveau ne durerait que quelques années.

Deux. Avec l’équipe formée à Leuven autour des Cahiers Galilée nés dans la Maison des Sciences nous construisions avec l’UCL la Maison Galilée une maison intergénérationnelle (étudiants et jeunes diplômés) où l’on se mettrait au service du « Partage des Savoirs ». Cette association a duré 45 ans, de 1966 à la fin 2009.

Trois. J’allais habiter pendant 2 ans au CRU, Centre Religieux Universitaire, avec le désir de renouveler l’Église catholique dans l’esprit de Vatican II. Avec naïveté, je pensais que dès les années 70 on renouvellerait la structure ecclésiale, que seraient appelés au sacerdoce femmes, hommes mariés, professionnels de toute discipline… Utopique utopie.


Quatre. Enfin Manu Lousberg, ingénieur, et moi-même, scientifique, avions initié à l’automne 1971 un « Conseil des Résidents » pour animer la ville et si j’ai quelque sentiment de réussite c’est en contemplant dans l' "Association des Habitants de LLN" une très grande fidélité aux objectifs d’origine.
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Cet article fait partie du projet de "constellation" "Louvances" autour de Leuven et LLN.
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